Sommaire des entretiens

Entretien avec le producteur
Arnaud Briquet

Entretien avec le réalisateur
Patrick Béhin

 


 

Entretien avec le producteur
Arnaud Briquet

Propos recueillis par Thierry Soufflard
journaliste à Ouest France.

 

 

Comment t’es-tu retrouvé  à produire « Les enfants de Babel » ?

bicycletteComme on le dit souvent, la vie est faite de rencontre et de hasard.
Je le confirme même si j’ai des doutes sur la notion du hasard.

L’une des premières rencontres à l’origine fut celle faite avec Jean-Luc Gosse, artiste peintre du Lot, rencontré en 1999 au Festival des Réalités à Bamako. C’est au Pays Dogon que nous avons décidé de travailler sur le projet d’un film sur l’itinérance lente en roulotte et à cheval d’une compagnie de théâtre de rue : « L’Oboubambulle ». De retour en France, nous lancions la machine. Jean-Luc me présenta son ami Patrick Béhin, artiste plasticien et photographe, avec qui, il avait déjà collaboré sur différents projets artistiques.

À trois, nous avons réalisé « S’que tout le monde est Ok !? »
Jean-Luc le peintre, Patrick Béhin le photographe et moi le cinéaste. L’intention était de révéler l’esprit du voyage et la motivation de ceux qui la pratiquent. La performance de ce travail est d’avoir pue fusionner nos différentes techniques visuelles en un même et seul regard.

Ensuite Jean-Luc et Patrick sont partis au  Mali animer une formation aux arts visuels dans le cadre du Festival des Réalités en 2002, festival qui doit toute sa dynamique à Adama Traoré qui intervient dans le film. Patrick est revenu avec des entretiens audio de Maliens, collecté suivant les hasards de ses rencontres. Réflexion sur le Mali et de ses réalités d’aujourd’hui qui sont proches de celles  de tous les Africains. Il en a fait un montage sonore intitulé « Trace du Mali ». L’histoire aurait pu s’arrêter là mais à l’écoute de ces différents témoignages, il était nécessaire d’aller encore plus loin, d’approfondir la question et de laisser la parole s’exprimer. C’est là que nous nous sommes regardés avec Patrick et nous savions qu’il fallait lancer la machine.

Cela allait nous prendre du temps, de l’énergie, voir même de l’argent, mais notre cœur lui, continuait de battre joyeusement. Patrick allait être le maître d’œuvre de l’histoire et moi j’allais veiller à son aboutissement.

                                                                
Pourquoi t’es-tu investi dans ce film ?

À l’écoute des témoignages recueillis par Patrick, j’ai ressenti que les Maliens avaient un besoin de communiquer en toute sincérité avec l’occident, donc à  l’évidence, il était important de prolonger cet acte posé. Quand on a une perche aussi grande, on ne la laisse pas passer.

Ensuite, l’intention était, on prend le temps de s’arrêter puis on écoute leur parole. La chance, c’est de pouvoir le faire dans un pays de culture orale. Il ne s’agit aucunement de développer un avis de blanc ou de véhiculer une quelconque idéologie, il s’agit simplement d’écoute.

Il est important de comprendre dans quel monde nous vivons ou en tout  cas de donner des clés de compréhension.
Libre ensuite à chacun d’entre nous d’aller encore plus loin dans sa réflexion.

Ce n’est pas un film « sur » mais un film « pour » :

  - Pour redonner à l’Africain la possibilité qu’il soit compri et entendu dans sa propre culture orale.
Nous avons voulu ce film comme une passerelle directe entre eux et nous.

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  - Pour révéler sa parole si longtemps tronquée par nos préjugés et nos médias.
Ainsi espérer qu’un équilibre relationnel naisse entre les gens du sud et du nord.
 
  - Pour retrouver des valeurs simples d’humanité, de respect et de partage avec l’autre.
Ce ne sont pas que des mots mais ce sont des choses très palpables et très réelles là-bas.
Et nous pouvons encore le vivre à notre époque.
niger
  - Pour les enfants.
Tous les chiffres de la mortalité infantile en Afrique font peur et inspirent à la révolte. Je me demande parfois si ces enfants-là habitent sur la même planète que nous. Je veux dire par là, quand est ce qu’on assimilera les enfants d’Afrique et leurs parents comme des habitants de la terre ? Si les choses doivent changer, il faut bien sûr le faire avec les gens de bonne volonté du nord et du sud comme le dit le sociologue Allaye Guindo dans le film, mais la première étape c’est la prise de conscience. Si les actes sont posés par culpabilité ou par pitié c’est là que le fossé s’agrandit. En tout cas rien de bon ni de durable ne serait en découlé. C’est pour ça qu’il faut revenir à l’essentiel c’est-à-dire à l’écoute. Et là nous avons un film pour le faire.

Nous devons retrouver la parole, retrouver nos frères déshérités et voguer ensemble dans cette mer indomptable qui vacille entre l’eau morte et une tempête irraisonnée.

J’ai tourné plusieurs films en Afrique de L’Ouest et je n’avais jamais vraiment eu l’occasion de mettre la parole au cœur même d’un film.
Voilà, ceci est chose faite. Merci à Patrick de s’y être collé !

 

 

Comment s’est déroulée la fabrication du film ?

L’équipe du tournage s’est constitué naturellement toujours au gré des rencontres du passé et des hasards du présent. Nous nous sommes d’abord remis aux mains des Maliens. Nous voulions faire un film « ensemble ». Ainsi nous sommes partis à huit,   quatre blancs quatre noirs. Chacun à sa tâche. Nous avons parcouru près de mille kilomètres de Bamako jusqu’au Nord du Mali, en véhicule, en pirogue et pour finir à pied. Nous avons rencontré des cultivateurs, des griots, des pêcheurs, des chefs et maires de village, des associations de femmes, des artistes, des artisans, des intellectuels, des éleveurs, des commerçants, des vieux, des jeunes… Nous avons recueilli près de soixante-dix heures d’images et trente heures de son sur trois semaines de tournage.

Du point de vue humain nous avons réussi à agir comme si nous n’étions qu’un. Cela  nous a rapproché à tout jamais et conforté dans l’idée qu’il était nécessaire de faire ce film.

De retour au pays, le montage image du film a pris plus d’un an de travail. La difficulté du montage a été de sortir l’essence de tous ces témoignages sans dénaturer l’intention du film ni se noyer dans la parole, tout en y apportant une forme cinématographique alliant le fond et la forme. Et là il y a un formidable jeu de ping-pong entre ce qui est dit et ce que nous voyons. C’est pour ça qu’il ne faut surtout pas hésiter à le voir plusieurs fois.

Puis les dernières étapes du film (montage son, doublage, mixage et étalonnage) se sont égrainés dans le temps. La particularité de ce film, c’est que nous nous sommes offert le luxe d’une bande originale. Manuel Galaret, notre ingénieur du son est aussi musicien. Il a pu composer la musique du film avec ses amis du groupe « Cabires ». Une version longue de la BO sera bientôt disponible sur notre site.

 

Comment as-tu réussi à financer un tel projet ?

C’est vrai qu’on a jamais eu aussi peu de moyens ni jamais eu aussi peu de soutien pour tourner un film mais cela nous a permis, à notre échelle, de revisiter notre façon de voir la production du film documentaire de création.

« La majorité des documentalistes conçoivent des projets avec un concept et un synopsis. S’ils trouvent une production et l’aval d’une chaîne TV pour diffusion, ils trouveront un budget pour le financer. Sinon, ils le jettent à la poubelle et tente un autre sujet ».

poulePar le passé nous avons tenté de travailler avec les programmateurs de chaînes, mais rapidement nous nous sommes aperçus que nous n’avions ni les mêmes réalités ni les mêmes préoccupations. C’est triste à dire, mais à l’heure où le documentaire est soi-disant en vogue, il n’a jamais été autant formaté.
Il faut rentrer dans ses fameuses grilles qui ont pour principal objectif  de faire travailler les vendeurs de cacahouètes via l’audimat au détriment du regard et de la réflexion de l’auteur.

Notre outil est un outil formidable de transmission de connaissances, d’éveils et d’émotions. Alors c’est un outil que nous n’avons pas envie d’utiliser pour n’importe quoi, ni pour n’importe qui. C’est pourquoi il est nécessaire de pouvoir le faire dans un espace de liberté.  D’où l’existence de notre collectif « Asil production ».

Nous venons principalement du cinéma et des arts plastiques. Notre force, c’est que nous sommes un collectif, donc un groupe, chacun en fonction de ses compétences contribue à poser sa pierre quand le temps lui permet. Seule l’envie et la volonté d’agir sont notre principal moteur. Il n’y a pas de chartre a proprement parlé, on veut juste faire des films qui s’inscrivent bien sûr dans leur temps mais qui pourront être vus et revus aujourd’hui et demain.

Pour les enfants de Babel, l’équation est simple, 95 % des dépenses du film ont été auto financé. Notre survie réside uniquement de la vente des DVD, et de la location de nos films dans les lieux publics.

 

Quelle est l’action d’Asil Production ?

Notre principale action est bien sûr la production de film documentaire de création sur grand écran, et nous le faisons depuis 1997 mais c’est aussi la distribution de nos films dans tous les lieux possibles pour qu’ils soient vus à l’intérieur comme à l’extérieur. Il y a encore et heureusement des espaces de liberté pour rendre visible nos films. Il y en a moins que l’on pourrait imaginer mais il y en a.

Nous travaillons depuis notre premier film « Djakarlo» avec Heure Exquise ! (association du Nord-Pas-de-Calais pour la promotion de la vidéo de création).  Heure Exquise s’occupe essentiellement de nos films dans les festivals et tous les organismes non-commerciaux (Médiathèques, bibliothèques, structures éducatives, etc...).

De notre côté, nous proposons nos films dans divers lieux, centres culturels, ou cinémas en métropole ou ailleurs. Nous avons déjà organisé la projection de nos films dans plusieurs pays francophones, en Afrique, au Canada et en Europe. Nous comptons également le faire pour « Les enfants de Babel » en commençant par le Mali.

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Ensuite et c’est la prochaine étape, nous voulons développer la formation et en faire bénéficier aux artistes. Loin de nous l’idée de vouloir former de nouveaux réalisateurs mais plutôt de susciter et soutenir de nouveaux regards. C’est vrai que grâce à la révolution numérique, les films peuvent se réaliser et être vus plus facilement que part le passé.  De plus, l’enjeu est de taille. À l’heure où la culture orale tend à disparaître au profit d’un seul et unique modèle culturel via les médias (et tout particulièrement la télévision), il est important que les Africains puissent s’exprimer chez eux pour défendre leur patrimoine culturel. N’oublions pas que l’Afrique est le berceau de l’humanité et défendre cette culture c’est aussi défendre notre propre culture.

Là encore, c’est une histoire de temps et de moyens, à bon entendeur...

 

 

Et demain ?

Demain, c’est aujourd’hui, je me consacre entièrement à la distribution des enfants de Babel.
Des projets, on en a plein les wagons.
Mais une chose après l’autre...

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Entretien avec le réalisateur
Patrick Béhin


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Les enfants de Babel - Trace du Mali

 

Pourquoi ce film ?

 Parce que je me demande ce que vont devenir nos enfants dans le monde que les adultes leur préparent. Les nouvelles règles du jeu nous font perdre l’humanité qui est le lien de nos rapports avec nos progénitures. Les enfants sont  des extra-terrestres et les adolescents des aliens qui menacent le confortable bien pensant.
Parce que pendant que vous me lisez, à chaque seconde qui passe, un enfant meurt par manque d’eau, de nourriture, de soin et de paix.
Parce que le monde est tel qu’on le fait et non pas tel qu’il est.
Parce que doc ou fiction, l’audiovisuel est une matière magique pour véhiculer et partager avec le plus grand nombre une réflexion. Le pouvoir des images me fascine.
Parce qu’il est temps que chacun pratique l’exercice de l’humanité sur lui-même, sa famille, ses voisins et son environnement, pour que doucement les « choses » changent.

L’homme n’a jamais été aussi malheureux qu’en ce moment où il accumule tant.
Nulle part, il n’est aussi méprisé que là où se fait cette accumulation.
C’est ainsi que l’histoire de l’occident me paraît révélatrice
de l’insuffisance de garantie que l’homme constitue pour l’homme.


Cheikh Amidou Kane

Pourquoi le choix de la parole comme sujet ?

C’est à la fois l’origine et ce qui altère l’accomplissement de l’homme. C’est ce qui confie et trahit. Ce qui permet ou interdit. Ce qui transmet ou corrompt.
Je ne sers aucun dogme, mais, dans toutes genèses, Dieu est le verbe, et le verbe se fait chaire.
L’ancêtre, encore animal, sent qu’il y a autour de lui un truc bien plus puissant que lui qui s’appelle le monde extérieur. Par nécessité, pour sa survie et celle de l’espèce, le mammifère développe des principes de sociabilité. Pendant que ceux-ci se mettent en place, s’impose un deuxième travail, inventer des codes pour pérenniser et transmettre l’acquit des groupes qui se créent. Cet exercice nous mènera à l’émergence des cultures à travers rituels et langage, pratiques qui ont mené  l’homme à l’idée d’humanité.
C’était le temps des  chasseurs-cueilleurs. Puis, comme le dit Moussa Konta dans le doc, « Certains se sont crus plus malins que les anciens », débuta alors le temps des preneurs. Depuis se pratique la culture de la propriété privée, le « à moi, ce qui m’appartient, je, à moi ». Domination, trahison et corruption en sont les règles du jeu.
Je pense qu’il est plus intéressant d’interpeller mon prochain sur l’origine du mal qui est fait à notre humanité plutôt que de perdre du temps à chercher un coupable. Nos vies ont peur et vont mal, voyons comment changer cet état. La parole est le contraire du monde figé juridique et économique. La parole transmet la connaissance et son partage assure son évolution.

L’argent est bien, mais l’homme est meilleur, parce qu’il répond quand on l’appelle.
Proverbe Africain.

yeux

Pourquoi le choix de ce titre « Les enfants de Babel, trace du Mali. » ?

Nous sommes tous les descendants de ceux qui ont construit Babel. L’acte a eu lieu et a été sanctionné, il serait bon qu’on en finisse avec les poids du passé et cesser de subir cette pression de division engendrée par l’événement.  Trace du Mali, c’est en référence à l’Afrique d’où l’homme essaime le monde, c’est aussi le lieu d’origine d’où a émergé ce projet de film.
Depuis l’ancêtre et l’édification des signes comme codes, l’homme a confectionné des icônes pour véhiculer connaissances et savoirs, l’invention de l’écriture en est la suite logique. La structure de notre culture occidentale est basée sur un code, un codex, le livre, la bible. Son contenu est construit d’histoires humaines et anecdotiques ancrées dans la conscience collective.

PARENTHESE
Codex, déf : livre.  Étymologie : Codex du latin « tablette pour écrire », d’où : « registre, écrit, livre » (lui-même de caudex : « souche, assemblage de planches »).
Le premier livre imprimé au monde en série, par Jean Gutenberg (Allemagne) fin 1454, fut la bible. Ce mot veut aussi dire « livre » en hébreux.
La Bible est le livre le plus imprimé du monde. Ce « codex » est censé nous « livrer » la compréhension du monde. Il est traduit, en partie ou en entier, en 2212 langues, actuellement, 700 projets de traduction sont encore en chantier.
 (Statistique 1999: Société biblique britannique et étrangère, Cambridge)
Les Américains de la planète en comptent en moyenne 4 par foyer. ( Au vu de la manière dont ils se comportent face au monde, je pense que ce doit être pour faire joli sur l’étagère.)
FIN DE PARENTHESE

Dans la bible, l’histoire de Babel m’amuse, je la déchiffre comme l’illustration manifeste que Dieu n’a d’égal que son ego.
Il voit que toute la terre a une seule langue et les mêmes mots et tout ce qu’il trouve à conclure c’est  « …Maintenant rien ne les empêcherait de faire tout ce qu’ils auraient projeté. » En gros, « Ils sont l’égal de moi-même. »
Tout bon maître ne souhaite qu’une chose, que son élève le dépasse, lui, confond le langage et disperse ses apprentis.
Notre culture judéo-chrétienne basée sur la culpabilité nous invite à  assimiler l’événement comme un péché d’orgueil. Qui ose prétendre être aussi grand et créatif que Dieu. Pourtant l’homme et sa science vont bientôt créer des humanoïdes à leurs images pour résoudre la pénurie d’esclave qu’ont engendrée les droits de l’homme. Si le dieu des Chrétiens existe, ça sent Babel 2, le retour.

babel 2

 

 

 

Pour ceux que ça intéresse :   BABEL - Genèse  11

1 Toute la terre avait une seule langue et les mêmes mots.
2 Comme ils étaient partis de l’Orient, ils trouvèrent une plaine au pays de Schinear, et ils y habitèrent.
3 Ils se dirent l’un à l’autre ; Allons ! Faisons des briques, et cuisons-les au feu. Et la brique leur servit de pierre, et le bitume leur servit de ciment.
4 Ils dirent encore : Allons ! Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche au ciel, et faisons-nous un nom, afin que nous ne  soyons pas dispersés sur la face de toute la terre.
5 L’éternel descendit pour voir la ville et la tour que bâtissaient les fils des hommes.
6 Et l’éternel dit : Voici, ils forment un seul peuple et ont tous une même langue, et c’est là ce qu’ils ont entrepris ; maintenant rien ne les empêcherait de faire tout ce qu’ils auraient projeté.
7 Allons ! descendons, et là, confondons leur langage, afin qu’ils n’entendent plus la langue les uns des autres.
8 Et l’éternel les dispersa loin de là sur la face de toute la terre ; et ils cessèrent de bâtirent la ville.
9 C’est pourquoi on l’appela du nom de Babel, car c’est là que l’éternel confondit le langage de toute la terre, et c’est de là que l’éternel les dispersa sur la face de toute la terre.

 

 

 

 

Cette histoire appartient aussi à l’Afrique et il est intéressant de voir comment elle est traitée par ses habitants.
« Un texte arabe issu de la bible musulmane, le coran, nous dit : « Si jamais, tous les hommes n’étaient que des croyants, je les détruirais pour qu’il y ait de nouveau des non-croyants. Pour que les hommes puissent commettre des erreurs et avoir l’humilité de venir, s’agenouiller et prier. »
Dieu n’a pas besoin de nous. Sinon ce serait un dieu utilitaire, comme une béquille, mais Dieu est bien plus grand que tout cela. Son but est, qu’au-delà des langues et des différences, les hommes s’acceptent et accepte Dieu. Les épreuves permettent de se donner la conscience que l’autre est positif bien qu’inconnu. Mais les hommes ont décidé de devenir des dieux sur terre pour juger, condamner et nourrir les extrémismes. » Extrait de l’entretien mené avec Adama Traoré. LIEN : écouté l’entretien audio.
(Vu d’Afrique la Sainte trinité orgueilleuse et coupable change de sens et de forme, « le péché, rémission, pardon » se transforme en « incompréhension, compréhension, pratique ». Inconscience, conscience, transcendance. C’est à travers ses erreurs qu’on apprend à ne plus en faire.)
L’événement Babel a justement eu lieu parce que le monde était parfait.
Le but de dieu n’est pas que tout soit parfait mais d’offrir un terrain propice pour que chacun avec son libre-arbitre s’abandonne à sa grandeur et rejoigne sa lumière. Le salut est individuel.

«  Quand les blancs sont venus, nous avions la terre et ils avaient la bible. Aujourd’hui ils ont la terre et nous avons la bible. » Desmon Toutou

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Le titre fait aussi référence aux enfants, pourtant on ne les entend pas dans le film ?

Les enfants ont une réalité et une perception du monde qui leur sont propres.
Les propos du film et ses évocations  s’adressent à un public adulte parce qu’ils sont responsables de l’état du monde. Ce n’est ni le fait de dieu, ni la cause des enfants. Le film existe pour interpeller ceux qui sont parents et veulent décider du monde qui se construit.
Néanmoins, tout au long, du film, les images témoignent de leur présence.
En Afrique, les enfants n’ont pas la parole parce qu’ils ne la détiennent pas. Là-bas, la réalité fait que trois enfants sur cinq mourront avant l’age de six ans et invite inconsciemment les parents à ne pas trop s’attacher à leur progéniture. Passé cet age, le contexte culturel invite les enfants  à entrer dans un rituel initiatique qui durera plusieurs années et leur donnera la parole.
L’enfant apprend dans la pratique, des règles et des taches qui rendent responsable et autonome, plus tard il s’exprimera et à son tour il parcoua et façonnera le monde à son image.

PARENTHESE - L'étymologie du mot enfant est latine. Chez les Romains, infans signifiait « qui n’a pas la parole,   qui ne parle pas ».
L’idée que véhicule ce mot n’est plus dans nos consciences collectives mais garde tout son poids dans nos relations avec les enfants.
Un enfant est un être humain dont le développement se situe entre la naissance et la puberté.
De sexe féminin, il est appelé « une fille » et de sexe masculin « un garçon ». Mis à part les organes sexuels, les jeunes enfants diffèrent peu physiquement. Les grandes différenciations ne surviennent qu'à la puberté aux travers de modifications hormonales.
Enfant : qui ne parle pas.
Adolescent : qui grandit.
Adulte : qui a grandi, ou qui est achevé. FIN DE PARENTHESE

Pourquoi traiter le sujet en Afrique ?

Pour jouer du parallèle jubilatoire d’illustrer notre parole corrompue sur un continent qui en est la première victime. C’est une culture orale dont la grandeur considérable s’est transmise par la parole. Alors que nous ne savons rien de nos ancêtres celtes, eux peuvent encore vous citer leur lignée jusqu’au primordial qui leur a enseigné l’étude de leur environnement et du savoir-vivre. 
Il est toujours bon de rappeler qu’aux origines, homos errectus et sapiens sont nés en Afrique et ont essaimé le monde. Nos ancêtres sont celtes, certes, mais nos origines africaines.
Aussi parce qu’il était pertinent de confronter la parole au langage afin de révéler que la différence n’est pas une barrière à la communication et au partage. Si tel avait été le cas, ce film n’aurait jamais pu se monter ni soutenir les propos qu’il soumet. Leurs quotidiens nous ramènent à nous-mêmes. Nous ne vivons pas les mêmes réalités mais nous sommes face aux mêmes problèmes. Richesse culturelle et locale face à la mondialisation économique.
Pour finir, les premières traces d’un concept des droits de l’homme émergent au XII ème siècle en pays manding, ce n’est pas rien. (Histoire de rendre à César ce qui appartient à César.)  SOUNDIATA
Sans ces points qui me paraissent de taille, j’aurais aussi bien pu traiter le sujet  dans une province rurale française, mais aurai-je abouti à autant de questions ouvertes ?.

tunnel


On pourrait croire que la confusion que nous ressentons dans notre vie quotidienne est un phénomène isolé.
En réalité, elle est liée à notre manque de connexion à nos ancêtres.

Sobonfu Somé

 

Pourquoi être passé par la calebasse, le coton et les idéogrammes pour traiter la parole ?

Ce sont juste des fils conducteurs qui ont dessiné notre parcours et nos rencontres. On aurait aussi pu traiter  de la cola, du Cori, de la noix de karité, du riz…
À l’origine, et encore aujourd’hui, en Afrique, l’art est fonctionnel, soit tu éduques, soit tu distrais.
Nous aurions aussi bien pu présenter les prémices des codes de lecture des expressions africaines : musique, danse, sculpture, peinture et artisanat, qui sont autant de signes visibles pour parler de l’invisible. Les anciens le disent : Les choses que nous voyons ne sont que les ombres des choses que nous ne voyons pas.
Répandue dans toute l’Afrique, la calebasse est un ustensile de cuisine et un instrument de musique. L’objet renferme ce qui nourrit le corps et l’esprit, il contient et transporte solide et liquide. Mais au-delà de l’usuel, la première fonction de la calebasse est liée aux esprits et aux rituels. On pourrait faire une cosmogonie de la calebasse.
Le coton est une matière dont on se vêt pour cacher le corps, le protéger des climats et faire valoir le milieu social et la morale. Aux origines, c’était un ornement dont le port soutenait le rituel.
Les signes découlent d’un choix culturel et l’idéogramme se transforme à mesure que la société évolue. Aux origines les signes servaient à distinguer les sociétés et les événements, astrologiques et sociaux.
Ces trois signes nous invite à nous interroger sur la parole, sa nature, sa fonction et sa valeur actuelle au marché du « Cakètekarante » qui fait bégayer le monde.
Voir dossier ; les trois signes.

Un homme sans culture ressemble à un zèbre sans rayures.
Proverbe africain

 

Ce film est la résultante de réflexions et parti pris, comment en avez-vous défini la forme ?

Dans le montage, chaque sujet présenté est une boucle indépendante. Un sous-ensemble présenté sommairement pour inviter à la curiosité. Chaque module se conclut pour lui-même et complète la boucle précédente.  En rebondissant ainsi les uns avec les autres les cercles se transforment et deviennent spirales qui révèlent le grand ensemble qui les stabilise comme entité propre et justifie l’ensemble qui n’est qu’une idée simple. Une simple idée.                   
L’alliage de l’image et du son est fascinant en tant que matière. Dans cette mise en scène, les sons, par la parole, proposent des idées qui construisent des images mentales. De même, avec les images, plutôt que d’illustrer un propos, j’ai essayé de les utiliser comme des mots, en métaphore, en paradoxe, en poésie.
Les images, composite et composition d’une réalité, permettent de proposer une réflexion façonnée au-delà des faits. Dans cet exercice je me suis interdit l’utilisation de clichés que nous avons de l’Afrique.
L’occident a deux images de l’Afrique ; celle de l’exotisme et du soleil qui invite au tourisme et celle de la famine et des guerres fratricides dont nous abreuvent les médias. Paradis et enfer, plaisir et misère sur un même continent.

 

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Comment avez-vous constitué l’équipe du film ?


J’ai voulu ce film pour encourager chacun à aller dire bonjour à son voisin et être curieux de ses pratiques, j’ai donc commencé par moi-même. L’Afrique, ce n’est pas mon histoire, je ne peux pas parler pour eux ni à leur place. Je ne voulais pas entendre ce que je sais déjà, mais rendre compte d’une rencontre avec une culture.
À l’écriture du film, j’ai contacté des amis professionnels et artistes maliens, je leur ai soumis mon projet et sa trame et les ai conviés à participer à sa réalisation.  En France comme au Mali, tous ont accepté de soutenir ce projet malgré l’absence de salaires. Il faut dire que tout le monde se demandait quelle forme prendrait un sujet visuel qui traite de la parole.
L’exercice et la curiosité du projet m’ont permis de monter une équipe en France et au Mali.
Le choix de travailler avec des Maliens fut aussi un garde-fou parce que je ne voulais pas entrer dans le piège de comparer nos valeurs ni tomber dans le misérabilisme. Le fameux point de vue des blancs sur les noirs. Genre…  « Voilà ce qu’ils font et voilà ce que ça veut dire. » Ou encore… « Bonjour, je m’appelle Mamadou, je vis dans la misère, aidez- moi. »

 

Merci à l’équipe malienne, qui a enseigné, conseillé et sans qui nous n’aurions pu réaliser ce film.
Le cadre Asil production est un collectif d’artistes dont le but est de regrouper des valeurs professionnelles et humaines.Il nous permet la réalisation de projets qui nous tiennent à cœur et qui ne trouveraient aucun financement de l’extérieur.
Sur ce film, nous nous sommes baptisés « la tribu des O’scours », parce que t’as vu le monde, c’est au secours. Mais ont n’est pas dupe et on ne veut pas devenir complice. Alors, comme tous, quand on a payé nos factures, on donne de notre temps et on essaye d’alimenter le débat.

Quand on a un lion au derrière, on court vraiment de bon cœur.
Proverbe Africain

40

 

  
          Le mot de la fin ?


Il n’y a pas de fin, la parole est le mouvement même. L’homme ne fait rien de plus de sa parole que la nature de ses éléments. S’armer et s’outiller. Tuer et donner la vie. S’assoupir et s’éveiller. Détruire et reconstruire. Rejeter et développer. Vomir et façonner. S’user et se régénérer.
En 2030 l’Afrique aura retrouvé sa population initiale lors de sa découverte en 1650. C’est-à-dire plus de deux milliards d’habitants.
Il aura fallu quatre cents ans à l’Afrique pour retrouver sa population esclavagisée, envoyée à la guerre et décimée à coup de dictature et de génocides successifs. D’ici vingt ans, le monde devra composer avec l’Afrique qui devient une puissance démographique, économique et donc politique.
Heureusement qu’ils ne sont pas rancuniers, plutôt bon enfant, spontanés et joyeux. Ce côté espiègle et obéissant que l’on doit au sourire banania légué des colonies. Certains espèrent que, matures, ils auront conscience que ce n’étaient que des enfants, que nous les avons civilisés malgré eux et pour leur bien.
Pour ma part, je me plais à penser qu’ils nous regardent et se disent en eux-mêmes, « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. »

Nous ne demandons pas d’avoir plus d’argent mais d’avoir plus de parents.
Achebe Chinua

 

Patrick Béhin

 

 


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